« A la recherche du Quetzal perdu » (interview)

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De gauche à droite : Thierry Aubin, Pablo Bolaños et Jérôme Sueur
Photo : Séverine Grosjean (Ambassade de France)

1) Pouvez-vous vous présenter ?

Jérôme Sueur : Je suis enseignant-chercheur au Musée national d’Histoire Naturelle et je travaille en bioacoustique ou éco-acoustique.

Thierry Aubin : Je suis directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Je travaille à l’université Paris-Sud et je m’occupe d’une équipe travaillant sur les communications acoustiques animales.

Pablo Bolaños : Actuellement, je poursuis ma thèse au Musée National d’Histoire Naturelle de Paris et au CNRS sous la supervision de Jérôme Sueur et Thierry Aubin.

2) Vos travaux portent sur la diversité, le mécanisme et les fonctions des comportements sonores. D’où vient cet intérêt pour le monde sonore animal ?

JS : Je pense que cela vient d’une frustration de ne pas être musicien. J’ai toujours eu un intérêt pour le son et une passion pour le comportement animal. Cela a abouti à l’étude du comportement animal et maintenant à l’étude de l’écologie via les sons des animaux.

TA : J’ai eu un fort intérêt pour le traitement de signal, les animaux émettant des signaux acoustiques. J’ai une formation plutôt de biologiste. Et puis l’ornithologie m’a beaucoup intéressé. L’union des deux a été à l’origine de mon intérêt pour la communication animale acoustique.

PB : Pour ma part, je me rapproche assez de mes collègues avec cet intérêt pour la musique. Je suis biologiste donc c’est intéressant d’observer l’interaction entre deux mondes. L’analyse acoustique des animaux permet de comprendre le comportement animal, les relations animales et l’écologie.

3) L’étude acoustique animale est une discipline innovante dans le domaine des sciences ?

JS : Dans l’approche écologique, oui. L’approche écologique a environs 4-5 ans. Il y a une approche historique du comportement animal mais depuis quelques années nous essayons d’utiliser les sons, non pas pour étudier le comportement animal en lui-même, mais pour essayer de voir les interactions des espèces avec leur milieu et des espèces entre elles.

TA : La bioacoustique est une science jeune. Elle remonte aux années 1960-1970.
PB : C’est une discipline dont le développement dépend des progrès de l’informatique et des médias pour l’enregistrement sonore.

4) Quels ont été les défis rencontrés ?

TA : La révolution numérique a beaucoup aidé. Elle nous a permis de traiter plus rapidement les signaux, de les modifier plus facilement, c’est-à-dire d’interroger les animaux avec des signaux modifiées pour essayer de comprendre comme fonctionne leur « langage ». Dans cette science actuelle, il y a des difficultés à reconnaître automatiquement certaines espèces.

JS : D’un point de vue technique, pour la partie écologie, nous avons été aidés par l’arrivée de robots, des enregistreurs automatiques, que nous allons utiliser durant notre recherche au Guatemala. Ce sont des capteurs que nous allons installer dans la forêt. Ils vont enregistrer pour nous. Ces capteurs nous permettent d’échantillonner des environnements, de les observer automatiquement sans être présents et de façon régulière. Le défi est le traitement de tous ces sons car nous pouvons en avoir des dizaines de milliers. Il faut trouver des solutions de traitement de signal pour pouvoir sortir l’information écologique qui nous intéresse.

PB : Dans chaque pays, il y a des défis différents. Ma recherche est au Guatemala, cependant, les avancées en éco-acoustique ont été plus importants dans d’autres pays, comme en France. De cette façon, nous devons communiquer et travailler ensemble, y compris des scientifiques venant de pays lointains. Les techniques fonctionnent différemment selon l’endroit où les forêts sont mises en œuvre et nous devons nous adapter aux conditions particulières de chaque lieu.

5) Vous dites qu’inventorier les environnements tropicaux est un défi. Pourquoi ?

PB : Nous devons prendre en compte l’accès du terrain d’étude du fait de l’équipement que nous transportons.

TA : Il y a deux difficultés principales dans les forêts équatoriales. La première difficulté est que les forêts équatoriales retiennent le son. C’est une propriété physique, avec l’humidité et les grandes feuilles. De plus, ce sont des milieux avec de nombreuses espèces. La biodiversité y est très riche donc il faut séparer les sons et les signes qui parfois rendent la captation est difficile.

JS : Les conditions environnementales, l’humidité, la pluie rendent vraiment l’étude difficile car cela peut endommager le matériel. Il faut s’adapter.

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Un quetzal
Photo : Dominic Sherony

6) Avant d’aborder votre venue au Guatemala, pouvez-vous nous dire pourquoi le quetzal fascine ?

PB : Il est le symbole du Guatemala. Un niveau de l’ornithologie, il est l’un des plus beaux oiseaux des Amériques. Il est également en danger. Il est un oiseau difficile à observer ce qui est défi. Il y a des Guatémaltèques qui n’ont jamais vu un quetzal et croient qu’il est un mythe.

TA : Nous ne le connaissons pas encore Nous sommes là pour aider à le détecter, suivre ses mouvements, son mode de vie par exemple.

JS : Nous ne connaissons le quetzal que par son importance symbolique, mais nous ne l’avons pas encore observé dans la nature. Avant de connaître Pablo, nous n’avions pas de projet sur le quetzal.

7) Le quetzal, oiseau-symbole du Guatemala, tient une place importante. Quel est le but de votre recherche ?

PB : Ce qui est intéressant avec cette méthode est qu’elle nous permet d’étudier le quetzal sans le manipuler. L’étude implique des considérations culturelles telles que l’interdiction de le mettre en cage. Il y a des forêts où nous ne pouvons pas aller parce que les communautés ne le permettent pas. Nous avons donc choisi des endroits où il n’est pas nécessaire d’obtenir des autorisations comme à San Marcos et au volcan Atitlan. De plus, ces deux endroits ont un écotourisme qui commence à se développer.
Pendant les deux semaines de terrain à venir nous voulons décrire et comprendre le chant du quetzal. Il existe déjà quelques enregistrements, mais nous ne savons presque rien du comportement sonore de cet oiseau. Nous voulons aussi estimer les différences entre les populations du nord (Mexique, Guatemala, Salvador, Honduras, Nicaragua et celles du sud (Costa Rica et Panama). Nous savons que ces populations appartiennent à deux sous-espèces, mais nous aimerions en savoir plus. Nous voulons, également, étudier la dynamique des populations et les interactions acoustiques du quetzal avec les autres animaux sonores de la forêt.

8) Comment cette collaboration a été possible ?

PB : J’étais intéressé par bioacoustique il y a quelques années, j’ai lu des articles de Jérôme et Thierry et j’ai commencé à leur écrire. Après mon master, j’ai voulu continuer avec un doctorat, mais j’avais besoin d’un thème. J’ai pensé au quetzal car aucune étude sur le son du quetzal n’avait été réalisée.

TA : C’est un processus inhabituel. Normalement, nous donnons un sujet à l’étudiant. Là, c’est le contraire. Pablo est venu avec ce sujet et il nous a demandé si nous souhaitions travailler avec lui et partager nos connaissances pour développer ce sujet.

9) Pouvons-nous vous qualifier de « résistants » de l’acoustique qui tente de préserver et sauvegarder notre patrimoine auditif. ?

JS : L’une des missions du Musée national d’Histoire naturelle est de conserver les spécimens pour avoir une référence de la biodiversité actuelle et passée. Nous sommes notamment en train de développer une sonothèque de référence internationale. En effet, il y a un souci de conservation, de témoignage d’un patrimoine naturel que nous essayons de conserver. Ces sons de la nature sont menacés par la destruction des forêts et la pression de la présence humaine notamment par le bruit d’origine humaine. Nous ne sommes pas militants mais naturellement nous y sommes très sensibles. Nous ne proposons pas de solutions écologiques, de solutions d’ingénierie pour lutter contre ces problèmes. Notre travail se place dans le cadre de la préservation de l’environnement sonore animal. Nous donnons des informations.
Le sujet de Pablo est le sujet qui va le plus loin dans le lien entre l’acoustique et la biologie de la conservation. Pour l’instant, nous étions beaucoup dans le descriptif. Là, il y a un contexte clair de protection d’une espèce et de son milieu de vie.

TA : Pour ma part, je me concentre davantage sur le comportement. Toutes ces communications acoustiques sont très importantes notamment pour les oiseaux. Comprendre comment tout cela fonctionne, c’est aussi, essayer de comprendre comment nous pouvons préserver ces animaux. Avec les appareils à notre disposition, nous pouvons faire une estimation de la densité de présence d’oiseaux. Chaque individu a une signature vocale particulière et les oiseaux n’échappent pas à cette règle.

PB : Le quetzal est en danger, mais nous pensons qu’il est plus en danger que ce que disent les données officielles de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Nous croyons que si l’étude révèle une différence de population du nord et du sud alors on pourra envisager une révision de la catégorie de quetzal dans la liste.

(Interview réalisée par Séverine Grosjean, Ambassade de France au Guatemala)

Dernière modification : 01/02/2017

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