Découvrez Naachtun, ville maya

Découvrez Naachtun, ville maya, à travers cette interview réalisée auprès de deux jeunes doctorants en archéologie, travaillant sur le site de Naachtun depuis 2013 et 2014.

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Hemmamuthé GOUDIABY, doctorant en archéologie funéraire à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

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Julien HIQUET, doctorant en archéologie précolombienne à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

Le site de Naachtun (au nord du département du Petén, Guatemala) est le plus grand chantier de fouilles archéologique français aux Amériques

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Pouvez-vous vous présenter ? (activité, formation, carrière, …)

Hemmamuthé GOUDIABY : Je suis tombé dans l’archéologie étant petit. Ma grand-mère et ma mère m’emmenaient dans tous les musées à Paris. Par là suite, je me suis inscrit en Licence 1 à Paris 1 Panthéon- Sorbonne à Paris en archéologie. Je suis en doctorat et j’ai suivi une formation en archéologie funéraire. Le choix du précolombien a été décidé durant ma licence 2 en suivant les cours de Brigitte Faugères.
Julien HIQUET : J’ai un peu le même parcours. La différence est que je suis davantage mayaniste. L’intérêt pour la culture maya vient d’une envie de découvrir la culture d’un autre continent. Il est vrai que les mayas ont une image assez romantique. C’est une culture mal connue en Europe, dont les productions artistiques, scientifiques et architecturales, remarquables, ont été exploitée par les mouvements New Age. C’est pourquoi beaucoup de mythes et d’élucubrations circulent sur les Mayas. Tenter de rétablir un semblant de vérité à ce sujet me tient donc à cœur.

Le programme de fouilles a commencé en 2010 mais pourquoi avoir engagé un programme de fouilles au Guatemala ?

Julien HIQUET : Je suis arrivé en 2013 et Hemmamuthé en 2014. Le Projet Naachtun correspond à une demande politique et diplomatique. Les français ont surtout travaillé au Mexique dans les années 1990 et 2000 : il était temps de reprendre des recherches au Guatemala, d’autant plus qu’il y a une tradition archéologique française au Guatemala qu’il fallait faire perdurer. Je pense que c’est intéressant de donner une autre vision de l’archéologie dans cette région car il y a des différences de méthodologie par rapport aux projets Etasuniens.

Hemmamuthé GOUDIABY : Sur le choix de Naachtun, ce sont les canadiens qui ont commencé à travailler avant nous en 2004-2005. Je pense que cela était une opportunité pour la France de promouvoir une action importante au Guatemala.

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Comment se déroule la coopération franco-guatémaltèque ?

Julien HIQUET : Il y a une stricte parité entre chercheurs français et guatémaltèques, pour une équipe d’une vingtaine de personnes sur le terrain. Au total, il y a même une trentaine de personnes qui participent au projet, réparties entre les études de laboratoire la fouille. L’équipe est composée aussi d’ouvriers guatémaltèques. Ils nous apprennent beaucoup. Ils vivent dans un village qui est implanté sur un site archéologique (celui de Uaxactun, qui est aussi le dernier village avant Naachtun, bien qu’il soit à plusieurs dizaines de kilomètres de distance). Ils sont en contact.

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Quelle est la problématique scientifique du projet Naachtun ? En quoi se caractérise Naachtun comparée aux autres cités ?

Julien HIQUET
 : Une de ses spécificités du projet est sa composante écologique. Nous travaillons sur l’étude des charbons, des sols, des points d’eau, des pratiques agricoles… Naachtun a une histoire particulière. Cette cité fait partie géographiquement de cette région du nord du Péten très dynamique au préclassique où les sites comme le Mirador connaissent leur apogée, néanmoins pour Naachtun ce n’est pas le cas. Naachtun vit une trajectoire très différente qui se traduit par une occupation anecdotique au préclassique. Au classique, les autres sites voisins vont être abandonnés alors que Naachtun va commencer son développement et va devenir une capitale. Le projet a aussi des résultats importants en termes d’épigraphie des stèles, souvent mal conservées du fait de la qualité de la pierre et des intempéries. Elles sont essentielles à la reconstitution de l’histoire de la région.

Comment s’organise l’espace à Naachtun ?

Julien HIQUET : On compte 3 groupes monumentaux qui constituent l’épicentre du site, à l’ouest le groupe C, au centre le groupe A et à l’est le groupe B. Ce sont les groupes les plus monumentaux avec des pyramides, des places, des palais, des tombes royales. Autour, il y a une zone qui était dédiée à l’agriculture et à l’occupation résidentielle. Il y a une centaine de petits groupes de maisons implantées et réparties sur 150hectares. Enfin, au nord et au sud, il y a des marais dont l’un d’entre eux était un lac maya permanent.

Quel a été le programme des fouilles cette année ?

Julien HIQUET : Il y a deux périodes dans le projet Naachtun, la période 2010-2014 et la période 2015-2018. La période 2010-2014 a été consacrée à l’étude des périodes les plus récentes : le classique récent et le classique terminal. Les fouilles se sont centrées sur le groupe B qui est le plus récent. Le groupe Est a été construit après les autres et est constitué de quelques pyramides, de palais, de structures résidentielles monumentales de l’élite politique et économique de Naachtun. Depuis 2015, nous travaillons sur l’histoire de la formation du site, sa croissance au classique ancien, une période importante car Naachtun devient une capitale. Pour la saison 2016, Il y a eu un [Ici, j’ai fait passer le passage sur le Groupe C, qui fait partie du centre monumental, avant la partie sur mes fouilles en périphérie résidentielle] grand effort investi sur les structures les plus monumentales du Groupe C, en particulier sur un ensemble de temples et de tombes royales royaux qui a été pillé dans les années 70. C’est une structure d’une cinquantaine de mètres de long, une vingtaine de mètres de large et une dizaine de mètres de haut, qui a été touchée par une quarantaine de tunnels de pillage qui ont atteint une quinzaine de chambres funéraires. Il faut composer en permanence avec cette donnée.
En ce qui me concerne, je me suis concentré sur mon projet de thèse qui consiste à documenter la zone résidentielle afin de connaître sa date d’occupation

Hemmamuthé GOUDIABY  : Je travaille sur les morts d’un seul groupe d’habitat. Il n’y a pas de cimetière connu en zone maya. Les morts se trouvent dans les habitats et la compréhension du funéraire maya passe donc par celle des dynamiques de construction.

D’où provient le nom Naachtun ?

Julien HIQUET  : Le nom Naachtun n’est pas le vrai nom de la cité maya. Nous savons que le roi de Naachtun se faisait appeler roi-sacré de l’entité politique symbolisée par une chauve-souris. Nous sommes dans le royaume de la chauve-souris. Naachtun a dû en être la capitale. Le nom Naachtun a été donné dans les années 40 par les explorateurs américains qui redécouvrent le site. En MayaYucatèque « Tun » signifie la pierre et « Naach » signifie éloigné ce qui correspond tout à fait au site. Depuis quelques années grâce aux progrès de l’épigraphie, nous pouvons retrouver le nom de l’entité politique à laquelle la cité appartient.

Comment émerge la cité de Naachtun ?

Julien HIQUET : Nous connaissons la dynamique du développement de la cité en terme chronologique. Naachtun regroupe déjà des fonctions politiques, économiques et rituelles entre 200 et 300 apr. J.C, mais c’est entre 350 et 450 apr. JC, que Naachtun devient une grande capitale, avec la construction de places, de palais, de pyramides. C’est un premier apogée qui est caractérisé par une frénésie de constructions architecturales. Cela va durer environ une centaine d’années. Après un semblant de pause dans la croissance de la cité à la transition entre le Classique ancien et le Classique récent (6ème siècle), Naachtun va connaître un fort accroissement démographique au classique récent (du 7ème au début du 9ème siècle) qui semble se poursuivre au début du classique terminal (fin du 9ème et début du 10ème siècle) avant d’être dépeuplée puis abandonnée. Nous pensons qu’au maximum, environs 6000 personnes vivaient à Naachtun.

Hemmamuthé GOUDIABY : Il y a deux points sur lesquels il faut insister. Premièrement (sur le classique terminal et l’abandon de Naachtun), il vaut mieux ne pas parler d’effondrement mais de délitement. Deuxièmement, en terme démographique, il faut prendre en compte certains paramètres et des variables que nous ne contrôlons pas. Il convient donc d’être très prudents avec les chiffres.

Comment explique-t-on ce délitement de la cité Naachtun ?

Julien HIQUET  : Les réponses sont multiples et en ce moment, c’est surtout le facteur environnemental (surexploitation des ressources, sécheresses) qui est l’explication privilégiée, mais il se peut que cela corresponde aussi aux préoccupations de notre société. A mon avis, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un phénomène aux causes multiples (environnementales, politiques, économiques, idéologiques, religieuses…) et imbriquées. De plus, les explications ne sont valides qu’à une certaine échelle : celle du site ou d’un ensemble de sites proches, mais en aucun cas pour l’ensemble de l’aire maya. A Naachtun, ce que l’on sait, c’est qu’au classique ancien et au classique récent, nous avons des dynasties de rois qui érigent des stèles, des pyramides, et qu’au Classique Terminal ça n’est plus le cas. Nous observons des changements, une recomposition des structures politiques et économiques, qui précèdent de plusieurs dizaines d’années, voire plus d’un siècle, l’abandon final de la cité. La question que l’on se pose est de savoir si ces changements sont dus à la sècheresse (qui est, certes, attestée par plusieurs études régionales), à des guerres, à des questions idéologiques, etc. Comme je l’ai dit, les réponses sont sans aucun doute multiples.

Hemmamuthé GOUDIABY : Un problème majeur est la grandeur du projet. Nous essayons de fouiller 150 hectares. C’est un travail titanesque qui va occuper des générations et des générations d’archéologues. Nous ne pouvons faire que des suppositions.

Un sujet intéressant concerne les rites funéraires, l’autosacrifice pouvez-vous nous en dire davantage ?

Julien HIQUET : Nous avons trouvé des lames d’obsidienne et il est possible que certaines aient servi à l’autosacrifice. Il y a des informations ethno-historiques iconographiques et épigraphiques qui nous l’indiquent. Nous voyons des représentations de personnes se passant des cordelettes à épines à travers la langue ou des aiguillons de raie à travers le pénis sur des stèles ou sur de la céramique. En général l’iconographie qui nous est parvenue met en scène des rois, des élites. Mais il s’agissait sûrement d’une pratique qui se réalisait dans l’ensemble de la société même si les paysans ne les représentaient sur de la céramique et d’autres supports. Les conquérants espagnols les décrivent dans leurs premiers contacts avec ces populations. L’iconographie nous renseigne également sur certaines pratiques très violentes.

Hemmamuthé GOUDIABY : On propose souvent comme explication à ces comportements comme des invocations à des entités surnaturelles. Mais attention, il y a dans cette interpénétration idéologique notamment avec les Aztèques qui ne sont pas originaires de la zone. Le sacrifice humain a aussi existé mais ceci est très compliqué à démontrer archéologiquement. Concernant les rites funéraires, les sépultures royales ont longtemps eu un attrait important pour les mayanistes. La différence majeure avec l’habitant est que les corps sont très rarement inhumés dans l’habitat mais plutôt dans des structures cérémonielles, comme des « temples ». On a l’établissement d’un programme funéraire. En termes de pratiques pures, nous n’avons aucune information sur les rituels comme des danses. Cependant, nous avons des données sur les rites post-funéraires car les Mayas avaient cette manie d’ouvrir les sépultures pour enlever ou rajouter des objets ou des ossements. Les rois anticipaient sans doute leur propre mort. C’était très pensé. De manière générale, l’idéologie funéraire est transversale à toute la société. Il y a un discours funéraire similaire à différentes échelles sociales. Un autre problème qui se pose est la fonction du mobilier funéraire. Pour le moment, il n’y a aucune réponse démontrable au contraire de l’Egypte par exemple. Nous n’avons pas beaucoup de connaissance sur l’au-delà dans la culture maya et rien ne dit que le monde des morts était un reflet du monde des vivants, même si des représentations iconographiques laissent imaginer que cela puisse être le cas.
Parlant des gens du commun nous savons qu’ils étaient enterrés dans l’espace résidentiel et sûrement ailleurs mais si on ignore où. J’ai fouillé une grande partie du patio et j’ai 11 personnes s’étalant sur 300-400 ans, ce qui est très peu. Le seuil de mortalité de l’enfant était difficile à passer mais ils pouvaient vivre jusqu’à la cinquantaine une fois ce stade dépassé. Nous avons trouvé surtout des adultes donc où sont enterrés les enfants ? Il faut penser aux variations culturelles. En conclusion, cela veut dire qu’il y avait une sélection extrême des morts mais sur quels paramètres ? Ce n’était pas aléatoire. En termes de pratiques, ils installaient la sépulture avec moins de mobilier que l’élite, et à Naachtun, et très souvent le sujet avait une assiette retournée sur le crâne avec un trou dans l’assiette. La signification reste incertaine. S’il y a une chose à retenir dans les rites funéraires mayas, c’est la variabilité. Il existe une variabilité intra-site à Naachtun. Dans le centre, les corps sont pour l’essentiel en position nord-sud, sur le dos et les bras croisés sur le torse. En périphérie, nous observons des variations qui apparaissent comme des corps en position fœtale ou les jambes fléchies. Qui impose ses règles et sur quels critères ? Nous n’en savons rien. Est-ce que c’est une norme sociale ou une autorité centrale capable d’imposer la position du mort ? Je ne pense pas que les Mayas avait un tel degré de coercition. L’élite obéissait à des schémas canoniques beaucoup plus forts. Il y a moins de variabilité. En servant de point de départ, l’élite peut nous apprendre énormément sur les rites funéraires des gens du commun.

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Dernière modification : 25/11/2016

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